« UN SPECTRE HANTE L’AFRIQUE, LE SPECTRE DE L’ISLAMISME »

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COLLOQUE EURO-MEDITERANIEN

CENTRE INTERNATIONAL DE GEOPOLITIQUE ET DE PROSPECTIVE ANALYTIQUE (CIGPA)

Paris, le 7 Mai 2016

« MAISON DE LA RECHERCHE A LA SORBONNE »

Leurs Excellences;

Mesdames et Messieurs; 

Mes cordiales salutations à tous !

INTRODUCTION

Pour commencer mon propos sur ce thème crucial que je pense transversal aux autres exposés, il me semble utile de dire brièvement que les objectifs du terrorisme islamiste et les moyens qu’il s’est donné pour y parvenir sont communs à toutes les aires géographiques où il se déploie.

La sauvagerie et le chaos qu’il met en œuvre en Afrique, au moyen orient, en Asie, et ici aussi en France, ne sont partout qu’un moyen au service de son objectif stratégique : « diviser le monde et détruire la zone grise », la zone grise s’entendant comme l’espace occupé par la plupart des musulmans entre l’appartenance au monde du Califat d’une part, et celui des « Infidèles » de l’autre.

Un texte de 12 pages publié début 2015 par le magazine en ligne de Daech, « Dabiq », texte qui est intitulé « l’extinction de la zone grise » rappelle cette stratégie formalisée il y’a plus de 10 ans dans un texte rédigé sous le pseudonyme d’Abou Bakr Naji.

Pour établir le Califat sur la plus grande partie possible de la planète, il s’agit dans un premier temps de déstabiliser l’ordre social existant dans les zones qu’il vise, de provoquer un durcissement des populations vis-à-vis de l’Islam, parce que perçu comme une religion conquérante et potentiellement menaçante pour les modes de vies et les valeurs en place. Le but est au final d’entrainer un cycle de violence, l’engrenage de la rétorsion et des représailles entre les populations locales pour les obliger à choisir un camp dans la division du monde qu’ils veulent imposer.

Le terrorisme islamique est d’abord une offensive spirituelle qui déploie des mécanismes de communication pensés, cohérents, avec des messages hélas très efficaces qui s’appuient sur une identité puissante. Pour un plus grand impact, il peut en outre compter sur l’activisme plus silencieux et plus subtil des relais d’influence du wahhabisme qui en proximité, préparent de fait les esprits.

Pour analyser le déploiement de l’islamisme en Afrique, nous allons d’abord examiner sa ramification pour ensuite constater que le risque de sanctuarisation du terrorisme sur le continent est hélas bien réel.

I – PHENOMENE DE RAMIFICATION ISLAMIQUE EN AFRIQUE

La plupart des pays au sud du Sahara sont des Etats laïcs mais fragiles. Leurs lois fondamentales permettent en principe à toutes les communautés, autochtones ou immigrés, d’exercer librement et légalement leurs religions. On y trouve des animistes, des chrétiens, des juifs et aussi des musulmans. Mais ces pays sont devenus le terreau fertile du terrorisme islamique pour plusieurs raisons : parce qu’ils ils sont travaillés en silence depuis des années par les relais d’influence du wahhabisme, du fait de leurs caractéristiques socio-économiques, et pour une bonne partie d’entre eux du fait de la faiblesse même de leurs Etat.

1°) – Dans la société africaine

Dans les pays d’Afrique, la communauté musulmane participe activement par ses doctrines à l’éducation des citoyens. Par les écoles coraniques, les leaders musulmans communément appelés les Malums, les Oustaphes ou les Seïmas éduquent dès leur naissance les générations futures. Les imans dans les mosquées sont censés renforcer et consolider ces connaissances. Mais nous constatons aussi que dans plus en plus d’écoles et mosquées, cet enseignement porte la marque d’un islam rigoriste qui n’était pas dans la tradition musulmane locale. Dans ces écoles coraniques et ces mosquées qui échappent au contrôle de l’Etat, l’islam tel qu’il était pacifiquement pratiqué est pervertit et mis au service d’une idéologie politique, idéologie politique au service de laquelle se place aussi le terrorisme islamiste. En France, vous savez mieux qu’aucun autre peuple ce qu’il advient lorsque le politique et le religieux se marient. Vous en avez payé le prix par 85 années de guerre civile de religions.

Le terrorisme islamiste s’inscrit dans une perspective politico religieuse qui est pensée, financé et portée par des réseaux organisés.

Disposant des moyens financiers conséquents, les islamistes ont de sérieux atouts pour se développer et régner dans un continent qui compte les pays les plus pauvres du monde.

Renforcés par leurs butins de guerre suite aux bouleversements crées par le printemps arabe, les réseaux terroristes parcourent le continent africain pour prendre le contrôle des richesses de ces pays.

Ils arrivent aussi parfois pacifiquement, comme des commerçants et qui sont accueillis par les autochtones qui cèdent facilement leurs propriétés en contrepartie de l’argent en leur possession. On voit souvent des islamistes exercer des activités génératrices de revenu dans les secteurs porteurs de l’économie africaine. Ce qui leur donne le pouvoir de se sédentariser puis de véhiculer leurs idéologies dans les milieux sociaux défavorisés. Ils ont les moyens de donner des crédits aux populations démunies les rendant dépendants, vulnérables et influençables. Ce contrôle des richesses locales, est un moyen supplémentaire pour implanter un islamisme radical au niveau de la région ou de l’Etat.

2°) – Les caractéristique socio-économiques

La population africaine est jeune et cette jeune génération exprime de plus en plus clairement une certaine défiance et une incompréhension vis à vis des actions politiques de l’occident, particulièrement ceux des ex-colonisateurs. A entendre et lire les commentaires de la jeunesse africaine sur la politique africaine de l’Europe puis de voir leurs réactions à travers les médias et les réseaux sociaux, on note un sentiment de révolte. On voit bien que les jeunes générations attribuent les causes de leurs misères aux «  Ex-colons », accusés d’être responsable de tous les maux qui gangrènent leurs vies socio-économiques. C’est ainsi que des populations qui étaient culturellement proches de l’occident s’en sont éloignés, et cette jeunesse révoltée est souvent une proie pour le recrutement des islamistes et elle est la cible réceptive à leurs propagandes. Je note que cette question semble se poser de la même façon dans certains quartiers au sein même de la République française. Souvent aveuglé par le concept de la défense de la démocratie ou du droit de l’homme, l’occident a apporté son soutien à certains groupes armés qui ont non seulement détruit leurs vies sociales mais surtout ont permis aux islamistes radicaux de s’infiltrer pour pousser leur expansionnisme.

L’économie moribonde, la misère socio-économique, la précarité de vie des peuples africains, la cruauté du chômage, la quasi-inexistence de l’éducation scolaire et universitaire exposent les populations africaines aux risques d’enrôlement dans l’islamisme radical. Les jeunes africains diplômés ou non estiment que le cursus scolaire et universitaire est un parcours sans intérêts faute de débouchés. Cette situation constitue le terreau du fanatisme religieux et du terrorisme islamiste. En Centrafrique par exemple, les actions des groupes politiques armés dans mon pays, qui se revendiquent de l’islam ont entrainées une confrontation entre les musulmans, les animistes et les chrétiens qui vivaient ensemble et en paix. Une situation qui a créé une fracture sociale et communautaire avec un repli identitaire qui porte encore les germes d’un conflit latent et intercommunautaire.

3°) – Faiblesse des Etats africains

La capacité des Etats africains à faire face aux puissants réseaux des djihadistes est très faible. Les Forces de défense et de sécurité de ces nations ne disposent pas des équipements nécessaires à la prévention et à l’empêchement de la poussé islamiste. La police, la gendarmerie et les armées ne sont pas bien équipées et bien entrainées pour défendre leurs nations face aux actions redoutables de ces terroristes. Les frontières poreuses de ces pays africains laissent la voie à la libre circulation des extrémistes religieux et de leurs moyens.

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II – SANCTUAIRE DE L’ISLAMISME EN AFRIQUE

Après les instabilités nées dans certains pays bouleversés par le printemps arabe, le mouvement islamiste depuis le moyen orient, le Maghreb poursuit son chemin depuis le nord de la méditerranée (Lybie, Algérie, Egypte, Tunisie…) vers l’Afrique au Sud du Sahara. Ces bouleversements ont fait sauter les verrous des pays qui apparaissaient comme des boucliers pour l’Afrique noire. Les organisations terroristes qui se sont fortifiées entre temps disposent désormais de la facilité de mouvement vers l’Afrique subsaharienne. Al-Shebab en Afrique de l’Est, AQMI, Mujao et Boko Haram en Afrique de l’Ouest ont développés leurs actions. Ils poursuivent leur conquête.

1°) – Implantation progressive des islamistes radicaux

Pendant longtemps l’organisation Al-Shebab était fixée en Ethiopie et contenues par les forces de l’Union africaine. De nos jours cette organisation terroriste est restée forte et étend ses emprises sur les pays de la région. Ils ont déjà menés des attaques au Kénya et d’autres pays de la sous-région. Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) et le Mujao ont étendu leurs emprises de l’Algérie au Mali jusqu’en Lybie. Boko-Haram qui était initialement une secte nigériane s’est étendu jusqu’au Niger, au Cameroun et au Tchad et menace désormais la RCA et les deux Congo. Les combattants d’AQMI et de Boko-Haram sont aussi signalés en mouvement dans la partie Nord-Est de la République Centrafricaine.

Il y’a vraiment un risque probable à ce que ces organisations terroristes fusionnent. Il est établi que les dissidents les plus radicaux de la rébellion séléka en Centrafrique qui se sont repliés vers le Nord-Est du territoire avec leur arsenal de guerre, sont déjà en contact avec ces réseaux terroristes. Ceux-ci revendiquent déjà la partition du Centrafrique. Il ne fait mystère pour personne que beaucoup de ces combattants de la Seleka sont des soudanais, des nigérians et des tchadiens. Ceux-ci savent qu’ils sont recherchés par la communauté internationale et ils ne comptent pas se résigner.

2°) – Donner plus d’efficacité aux actions internationales

Les mesures de protection et de la défense prises par la communauté internationale pour éradiquer l’expansion des islamistes en Afrique doivent davantage s’appuyer sur les forces locales pour gagner en efficacité. Des moyens de défense doivent être donnés aux forces nationales parce qu’elles ont la connaissance de leur territoire ce qui est indispensable pour mieux organiser les opérations de résistances face aux menaces.

Des forces étrangères sont actuellement déployées avec des gros moyens. Il faut en affecter une partie aux armées nationales pour leur permettre de s’équiper et s’entrainer afin d’empêcher les intégristes musulmans de progresser. En RCA par exemple, les forces des Nations Unies qui ont succédées à celles de l’Union Africaine n’ont pu parce qu’elles sont seules à mettre hors état de nuire des réseaux qui ont toujours leurs capacités opérationnelles et qui continuent de se proliférer.

CONCLUSION

L’islamisme en Afrique est une menace globale qui menace la paix pour tous. Le phénomène migratoire vers l’Europe n’est pas seulement économique. Il est une alerte qui démontre les limites de la politique internationale et qui invite la communauté internationale à revoir son approche stratégique. L’islamisme terroriste mène un combat idéologique et politique. A ce titre, les intérêts géostratégiques des pays développés ou des puissances économiques peuvent être atteints. Les responsables de la communauté internationale qui réfléchissent ne peuvent ignorer qu’il n’y aura de sécurité durable pour personne si des zones entières de l’Afrique devaient devenir des sanctuaires de l’islamisme politique. Dans la lutte commune qui est d’ores et déjà engagée, il faut faciliter le renforcement des Etats en Afrique, favoriser leur développement économique en faisant tous les efforts nécessaires à la lutte contre toutes les prédations dont ils sont l’objet, renforcer les capacités des pouvoirs locaux à gouverner. Une réponse uniquement militaire et sécuritaire serait une impasse stratégique.

Une guerre contre le terrorisme est ouverte. Cette guerre est aussi une guerre d’influence dont l’enjeu est la confiance et le soutien des populations concernées. C’est vrai dans mon pays la RCA, c’est vrai dans l’Afrique en général, c’est vrai aussi en France. Cette guerre est globale, en Afrique comme dans la centaine de Molenbeek que compterait la France selon le Ministre de la ville.

Je vous remercie de votre aimable attention.

Colonel Sylvain NDOUTINGAÏ

Ancien Ministre d’Etat

Ancien Député


Liste des intervenants du Colloque: 

Sid-Ahmed Ghozali (Algérie), ancien Premier-ministre

Mohamed Dahlan (Palestine), ancien Ministre de l’Autorité palestinienne

Vittorio Craxi (Italie), ex-Secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères

Kamel Morjane (Tunisie), ancien Ministre de la Défense puis des Affaires étrangères

Sylvain Ndoutingaï (Centrafrique), ancien Ministre d’Etat aux Mines, à l’Energie et aux Finances

Ghazi Ben Tounès (Canada), PDG de Tasnimtrace-Maroc

Christian Harbulot(France), Directeur de l’Ecole de guerre économique

Rafik Chelly (Tunisie), ex-Secrétaire d’Etat aux Affaires sécuritaires

Bernard Godard (France), ancien haut fonctionnaire des Renseignements Généraux (RG) et expert de l’islamisme en France

Richard Labevière (France), ex-rédacteur en chef de RFI, Observatoire de la Défense et de la Sécurité

Majed Nehmé (Liban), directeur d’Afrique-Asie

Modérateurs :

Yves Thréard, rédacteur en chef et éditorialiste du Figaro

Jacques-Marie Bourget, journaliste et écrivain


La Presse en parle! 

http://www.mondafrique.com/printemps-arabe-france/

http://www.parisetudiant.com/etudiant/sortie/colloque-cinq-ans-apres-le-printemps-arabe-u

http://www.businessnews.com.tn/le-cigpa-organise-un-colloque-sous-le-theme-cinq-ans-apres-le-printemps-arabe,520,64305,3


Le descriptif du Colloque

http://www.leaders.com.tn/uploads/FCK_files/coll_%20Sorb_avril%202016-2.pdf