MESSAGE DE SYLVAIN NDOUTINGAÏ A L’OCCASION DU FORUM DE BANGUI

Chers Compatriotes ;

Notre pays traverse la plus terrible crise de son histoire. Le Centrafrique a basculé dans le chaos et l’anarchie suite à des conflits militaro-politiques. Notre peuple, nos frontières, notre indépendance et jusqu’à notre âme, sont menacés de destruction. La Communauté internationale, appuyée sur un gouvernement de transition désigné, est au chevet de notre pays sans que ces périls ne semblent s’éloigner.

Pour une énième fois, il a été décidé, d’en haut et sous les auspices de médiateurs internationaux, de tenter une réconciliation pour éradiquer les maux qui minent notre cohésion nationale et qui empêchent notre développement.

Comme vous, instruit des multiples échecs des précédentes initiatives de « réconciliation », ce « Forum de Bangui » suscite chez moi un mélange de déceptions et d’espoir.

Déceptions, car nous avons tous assisté aux manœuvres de coulisses, pour que ce forum soit fermé et contrôlé par les « autorités » de transition, dépassées par la situation du pays, décrédibilisées au plan international et abandonnées par le peuple. Les tentatives répétées d’écarter par tous les moyens des acteurs majeurs de l’histoire récente de notre pays, les conditions de préparation de ce forum et la confiscation de la majeure partie des places distribuées comme autant de prébendes, sont inacceptables. Elles relèvent de pratiques politiques qui ont conduit notre pays au chaos : un mélange de confiscation de la démocratie, de chasse aux sorcières et de règlement de comptes.

Espoir, parce que ce type d’espace public peut être une occasion rare d’aborder des questions d’intérêt national en faisant appel au dépassement de soi. Nous avons perdu tout ce qui est fondamental à notre existence sans savoir la raison de ce choc. L’administration de l’Etat est inexistante et a laissé place à un état de non droit sur toute l’étendue du territoire national. Il n’y a plus de sécurité pour les personnes et les biens. Il est donc important de se rassembler, pour sincèrement définir les bases pour une réconciliation solide, identifier les bonnes raisons d’un pardon et d’un redressement.

Il y a un an exactement je m’adressais directement à vous en appelant à un relèvement patriotique pour le pays. Cet appel pour un relèvement patriotique n’a hélas pas pris une ride dans son contenu : les enjeux, les moyens de les relever, restent d’une criante actualité.

Depuis lors, je rencontre beaucoup de nos compatriotes, quels que soient leur confession, leurs engagements partisans ou les responsabilités supposées que d’autres veulent leur faire personnellement porter quant à la situation du pays.

Leaders d’opinion, autorités religieuses, hauts fonctionnaires, responsables et cadres de nombreux partis, dirigeants de la société civile ou de nos régions, responsables de nos forces de défense et de la sécurité, tous savent et me disent que de simples arrangements ne pourraient entrainer qu’un rétablissement provisoire.

Tous me disent l’impérieuse nécessité qu’il y a de dépasser nos divisions mortifères, l’amateurisme économique, l’immaturité politique, les orgueils et les rancœurs mal-placés.

Mais tous me confient également les difficultés insurmontables qu’ils rencontrent aujourd’hui, chacun dans leur coin, pour y parvenir.

Aussi, j’ai fait connaitre aux autorités ma disponibilité pour participer à ce forum. Elles ont fait le choix de ne pas donner suite à cette proposition.

Je l’ai fait avec la volonté de contribuer par le débat contradictoire à l’examen des faits et à la manifestation des vérités qu’il faudra bien un jour regarder de face, et assumer, pour entamer un processus de reconstruction nationale.

Au moment où se déroule le présent forum et selon la coordination des Nations Unies en RCA, 1,5 millions de nos compatriotes sur les 4 millions que nous sommes sont toujours en situation alarmante et ont besoin d’assistance. Au moins 900 000 centrafricains sont déplacés, dont 400 000 sont partis dans les pays voisins. A cela s’ajoutent plusieurs milliers de nos frères et sœurs qui se sont réfugiés à l’étranger.

Il faut parler nettement, sans détour, de cette douleur et de cette colère qui existent désormais au plus profond de nous-mêmes. Il n’est pas un centrafricain qui ne soit sous cette étreinte. Il est difficile pour tous d’imaginer aujourd’hui que nos larmes seront séchées un jour. Tenons ce drame pour ce qu’il est, afin de bien prendre la mesure de ses conséquences. Reconnaissons dès à présent, qu’il nous faudra du temps pour aboutir à la nécessaire réconciliation. C’est pour cela qu’il nous faut commencer dès maintenant.

Je sais la tentation forte et terriblement humaine d’accuser ou de dénigrer l’autre. Cela doit pourtant cesser ! Je mesure les efforts qui sont nécessaire en pareils circonstances pour agir positivement et pour dépasser nos tentations de divisions. Mais c’est une impérieuse nécessité pour relever le pays. Le chaos qui frappe notre pays et nos foyers est d’abord le résultat de nos errements, de nos égarements, de nos divisions et de nos règlements de compte.

Ce forum devrait ainsi être l’occasion, pour ceux qui y participent de répondre publiquement à quelques questions :

– Quelles sont nos responsabilités individuelles et collectives dans le drame qui frappe notre pays ?

– Que pouvons-nous faire ensemble pour les 4 millions de centrafricains qui croupissent dans la misère et qui nous attendent pour espérer un lendemain meilleur ?

– Quelles conditions réunir pour sortir de nos querelles intestines et politiciennes ?

– Qu’avons-nous à apporter pour sauver nos compatriotes du péril et sauvegarder notre jeune démocratie ?

Ce Forum pourrait ainsi être une étape importante dans la voie du relèvement de notre pays.

A l’inverse, si ce Forum devait n’être motivé que par des questions de leadership et de précampagne électorale, par des attaques politiques, catégorielles et confessionnelles, par la défense ou la mise en cause d’intérêts personnels, ce serait une occasion perdue. Ces questions ne sont que circonstancielles et ne déterminent pas la destinée et le fondement de notre pays. Cette posture constitue même l’une des principales causes qui ont entamé notre unité et précipité la liquidation des valeurs morales ayant présidé à la création de notre jeune démocratie.

Le chemin sera long, c’est certain.

Il passera nécessairement par le grand mouvement civique de rassemblement que j’appelle de mes vœux, pour modifier en profondeur les comportements politiques.

Ce large rassemblement, dans la fidélité à notre devise qui a consacré notre pays et son peuple sans distinction de religion ou d’ethnie, est la seule condition pour que la démocratie, quand viendra le moment, ne soit pas dévoyée, et ne tourne pas à la dictature des plus nombreux, des plus forts ou des mieux organisés sur les autres.

En RCA, il y’a d’excellentes potentialités dans tout le pays. Alors, il nous faut dès à présent, retenir le modèle de développement qui nous permettra de valoriser nos énormes potentialités économiques. Les faits nous enseignent que les ressources naturelles ne font pas le développement. Car des pays dotés de formidables ressources naturelles ne se sont pas développés. A l’inverse des pays sans ressources naturelles connaissent la prospérité.

L’expérience nous montre aussi que l’aide au développement, si elle est nécessaire, elle ne peut pas remplacer la construction de projets économiquement viables. Notre développement futur proviendra de la promotion de l’entreprenariat, du développement des entreprises de toutes tailles et de l’artisanat, d’un système éducatif axé sur l’acquisition de savoirs pratiques qui préparent à l’emploi et à l’activité économiquement productive.

Notre pays dispose des atouts pour se développer et nous avons les capacités humaines pour nous prendre en charge. Les ressources et les atouts de notre pays suscitent, c’est vrai, bien des enjeux et des convoitises de la part d’acteurs étrangers. Plutôt que de les en blâmer, travaillons notre capacité collective à les mettre au service d’une prospérité partagée, ou à nous en prémunir quand ils vont à l’encontre des intérêts nationaux. Parce que nous avons 55 ans, nous sommes en mesure de cesser de prétendre être des sujets de manipulation.

Assumer nos responsabilités, c’est la condition pour sincèrement travailler par nous-mêmes au nécessaire relèvement patriotique et ainsi prendre prise sur notre destin collectif. L’amateurisme économique, l’immaturité politique, les orgueils et les rancœurs mal-placés, sont des faiblesses qui dépendent d’abord de nous-mêmes.

Réunissons ensemble la force et la hauteur de vue nécessaires au développement profitable à tous.

Mais pour l’heure, l’urgence est le rétablissement de la sécurité pour permettre aux déplacés et aux réfugiées de retourner sans crainte dans leurs foyers respectifs. Aucune force armée extérieure au pays ne pourra durablement garantir le droit fondamental à la sécurité des biens et des personnes. Nos Forces de Défense et de Sécurité doivent être réhabilitées dans leurs fonctions et leurs missions sur toute l’étendue du territoire national. Car c’est la condition pour garantir l’intégrité nationale.

Les responsables de la communauté internationale qui réfléchissent ne peuvent ignorer qu’il n’y aurait aucune sécurité durable pour le Centrafrique, ni l’ensemble de la région, si une partie de notre territoire devait faire l’objet d’un séparatisme de quelque nature que ce soit. L’enjeu, c’est désormais de promouvoir des forces de défense et de sécurité républicaines et dépolitisées. Je sais qu’ils sont nombreux dans leurs rangs à y aspirer du plus profond de leur engagement au service de la protection de nos compatriotes et de la nation.

Il n’y a pas une seule minute où je ne sois meurtri de ce qui se déroule, par le chaos dans lequel notre pays s’est abimé. Je n’ai pas croisé les bras et je n’ai de cesse de plaider la situation de mes compatriotes et de mon pays auprès des amis du Centrafrique. Comme les autres nations, nous saurons faire preuve de notre maturité et exprimer notre volonté comme un peuple digne et responsable.

A nous d’identifier nos problèmes, de savoir délibérer collectivement pour apporter les solutions convenables à nos aspirations profondes.

Le temps viendra où, avec vous, ce travail patient de rassemblement portera ses fruits.

Aussi, quelques que soient les résultats de ce forum, c’est également le message d’espoir, de confiance et de détermination que me transmettent toutes celles et ceux qui œuvrent au relèvement patriotique, que je veux relayer aujourd’hui.

Que Dieu bénisse la RCA !